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Sous la signature de Schmied, le talent de Miklos

Les collectionneurs d’Art Déco ne s’y trompent pas : depuis de nombreuses années, les adjudications qu’ils portent en salles ont consacré le talent du sculpteur d’origine hongroise Gustave Miklos. Mais qu’en est-il de sa peinture et de ses œuvres dessinées ? Il n’existe pas d’œuvres peintes figuratives signées entre 1922 et 1941. Pour quelles raisons Miklos aurait-il arrêté de peindre pendant près de vingt ans ? En quoi ce mystère est-il lié avec le panneau émaillé signé Schmied proposé dans cette vente ? Il mérite d’être éclairci pour que les amateurs puissent saisir en Gustave Miklos sa complétude d’artiste.

À partir de 1922, pour le monde extérieur, Miklos s’arrête brusquement de peindre. Encouragé par les achats de mécènes, dont le célèbre couturier et collectionneur Jacques Doucet, il semble se concentrer uniquement sur une production d’objets d’art décoratifs dont il réalise de nombreux dessins préparatoires. Parallèlement, il exécute une série de bas-reliefs en métal repoussé qu’il expose en 1923 chez le défenseur des cubistes, Léonce Rosenberg, directeur de la galerie d’avant-garde L’Effort Moderne. Il se consacre également à la création de sculptures en bronze patiné. Miklos n’était-il donc que sculpteur ?

De la fascination à la possession

A gauche : photographie de Gustave Miklos © Archives Gustave Miklos
A droite : autoportrait de François-Louis Schmied © Bibliothèque de Genève

Que se passe-t-il derrière la porte de l’atelier de Gustave Miklos au 158 de la rue Saint-Jacques ? Penché sur sa table à dessins, l’artiste esquisse, encre et gouache sans relâche des illustrations, des lettrines, des ornementations, des projets de plats de reliures et des maquettes de livres, mais aussi des projets pour des panneaux et des paravents laqués, des peintures et des maquettes de décors en fonte émaillée. Un homme élégant et discret franchit le seuil. Il saisit fébrilement les dernières productions et explique à Miklos le sujet de ses prochaines éditions de livres ou les enjeux de ses grandes commandes. Pressé par le temps, il glisse les travaux du Hongrois dans un large carton à dessins. Sous un chapeau de feutre et derrière des lunettes cerclées d’écaille, se cache le visage de François-Louis Schmied. 

Ce graveur d’origine suisse est un technicien hors pair qui maîtrise l’art de la gravure sur bois depuis son apprentissage à l’École des arts industriels de Genève. Il fait la rencontre de Miklos dans les ateliers de Jean Dunand, rue Hallé, haut lieu parisien de la dinanderie et du laquage. Depuis ses premiers échanges avec le jeune Hongrois, il en a immédiatement compris la puissance créatrice. Seul Miklos peut donner cette indéfinissable grâce à ces femmes idéales, tantôt déesses conquérantes, tantôt amantes lascives, enveloppées de drapés aux broderies géométriques nées de l’esprit Art Déco. Schmied sait qu’en repartant avec ces trésors artistiques sous le bras, il s’inscrit dans la lignée historique des éditeurs de la fameuse rue Saint-Jacques, centre névralgique de l’activité commerciale du monde de l’estampe au XVIIe siècle. Il court s’enfermer au 4e étage de ses ateliers du 74 bis rue Hallé, là où personne n’a jamais mis les pieds. Et pour cause…

Accord secret et conséquences

Depuis 1922, les deux hommes ont conclu un accord secret qui va les lier toute leur vie. Il sera si bien gardé que de nombreux amateurs ignorent encore aujourd’hui que derrière Schmied se cache Gustave Miklos.

Pourquoi Miklos a-t-il accepté de renoncer à la gloire des années « les plus fécondes » de sa carrière, selon les termes choisis de sa veuve ? Par cet accord secret, les deux hommes avaient trouvé chacun leurs avantages. On devinera un choix éminemment cornélien qui a perturbé les nuits de Gustave Miklos. Il s’est résigné à privilégier la sécurité financière plutôt que de s’aventurer sur des chemins sinueux d’un succès non seulement incertain, mais aussi synonyme d’égoïsme. En tant que fils et frère, il s’est chargé d’une importante responsabilité familiale. Pour subvenir aux besoins de ses proches, dont le dénuement, lors d’une visite en Hongrie, l’avait bouleversé, il préfère sacrifier sa renommée. Contre de confortables revenus, Miklos a renoncé non seulement à toute sa production graphique au bénéfice de Schmied, mais a accepté aussi que ce dernier la signe de son nom. Il n’ignorait pas non plus les avantages financiers que peut fournir un carnet d’adresses de riches bibliophiles que, en artiste dévoué à la création, il n’aurait jamais pu atteindre commercialement. Par ce contrat moral, Miklos avait accepté d’être le dessinateur fantôme d’un homme qui allait se couronner avec un orgueil non dissimulé des lauriers de la renommée. Ce faisant, Gustave Miklos a rejoint ainsi la cohorte de ses confrères prête-plume dont le monde de la littérature est particulièrement riche.

Pour sa part, François-Louis Schmied tirait sa gloire de l’imaginaire d’un artiste inspiré, palliant ainsi les grâces qu’il n’avait pas reçues à la naissance. Le graveur avait saisi la toute-puissance de la signature, celle qui laisse une marque indélébile dans l’histoire. Si certains créateurs ne signent pas leurs œuvres, car il est évident qu’elles sont le fruit de leur main, Schmied n’oubliait jamais d’apposer son nom sous « sa » production dessinée, dans un geste symbolique signifiant son appropriation pleine et entière. Il pouvait alors se glorifier d’être l’homme complet du livre, de sa conception à sa fabrication : le invenit et le delineavit mais aussi le sculpsit et le excudit. Schmied reste, ainsi aux yeux des bibliophiles, le génie du livre du XXe siècle, à la fois artiste, graveur et imprimeur.

Une commande signée Schmied, la paternité à Gustave Miklos

Deux éléments majeurs rendent la paternité de la Rivière Enchantée signée Schmied à Gustave Miklos. D’une part, le carnet intitulé « Travaux exécutés pour François depuis l’an 1922 » atteste du travail graphique exclusif de Miklos pour son commanditaire. On y apprend dès la première page que l’artiste reçoit 8.000 F cette année-là. Il y reporte jusqu’en 1941 soit des acomptes, soit des mensualités dont il donne le bref détail du travail effectué. Son carnet indique, entre autres travaux, des reliures pour Daphné, pour la Création, des aquarelles pour Sucre, pour la Vérité, pour Ulysse. Les notes portées à partir de 1932 ne permettent pas un suivi très précis des commandes tant pour les illustrations des livres que pour les travaux d’art décoratif. On y trouve cependant en mars de cette année-là la mention Arbre de la Connaissance ainsi qu’Arbre de Vie, deux projets pour d’impressionnants panneaux émaillés exécutés par la fonderie Baudin et signés Schmied.

Extrait du Carnet des travaux exécutés pour François
Première page du Carnet des travaux pour François de l’an 1922
© Archives Gustave Miklos

Il est indéniable que Schmied a été inspiré par les décors grandioses en laque réalisés dans les ateliers de Jean Dunand pour le paquebot Normandie, emblème du triomphe industriel français, et dont la Rivière Enchantée est contemporaine. Il a cependant choisi avec intelligence une autre technique, tout aussi remarquable, celle de la fonte émaillée. Probablement impressionné par les panneaux des Arbres, le directeur de la fonderie, Laurent Monnier, lui a commandé la Rivière pour orner une pièce de réception de son appartement parisien. Véritable succès artistique et technique, cette œuvre a été exposée à la Galerie Georges Petit en 1932, puis au Pavillon de Marsan en 1934 avec les deux panneaux précédemment cités. Rappelons aussi le lien personnel et ancien de Miklos avec la technique de l’émail. Dans les années 1920, il avait réalisé de délicates pièces émaillées pour le plus grand bonheur de l’homme raffiné qu’était Doucet.

Epreuve annotée par Gustave Miklos. Extraite de L'Odyssée
Epreuve annotée par Gustave Miklos.
Extraite de L’Odyssée, ouvrage gravé et imprimé
par les ateliers de Schmied. 1930-1933
© Archives Gustave Miklos

D’autre part, le fonds légué par la veuve de Miklos est dépositaire de très nombreux documents d’archives, des dessins préparatoires des ouvrages édités par Schmied, des maquettes annotées, des calques qui redonnent sans aucune équivoque la paternité des œuvres signées Schmied à Gustave Miklos. Parmi ceux-ci, un document nous permet de confirmer que l’artiste a bien dessiné la fonte émaillée ici présentée. Il s’agit d’une maquette imprimée dans les ateliers de Schmied que ce dernier a envoyé à son ami hongrois pour vérification. Cette illustration pour L’Odyssée d’Homère, dont la conception a débuté en 1930, porte les instructions manuscrites de Miklos pour l’imprimeur. Sur cette épreuve en couleur, on distingue à l’arrière-plan le décor mural du palais qui a directement inspiré la Rivière Enchantée, dont le flot stylisé évoque davantage les tourments d’un torrent de montagne qu’une rivière paradisiaque s’écoulant paisiblement au creux d’une vallée. Laurent Monnier admirait profondément Miklos dont il avait acquis quelques sculptures dont Tête de Reine et l’Homme et son Destin. Il ignorait cependant que sa Rivière signée Schmied était née de l’imaginaire de l’artiste hongrois.

Un partenariat artistique d’exception

Aujourd’hui les collectionneurs d’Art Déco en sont expressément informés : au travers de la signature de Schmied, c’est bien d’une création de Miklos dont ils font l’acquisition. En étant la première maison de ventes aux enchères à redonner la paternité des œuvres signées Schmied à Gustave Miklos, Phillips fait figure de précurseur dans le marché de l’art. Respectons l’histoire de ces amis qui nous ont légué un témoignage rare mû par un idéal de beauté et d’élégance. Célébrons le duo artistique de ces hommes comme un enrichissement de la formidable période des arts décoratifs français de l’entre-deux-guerres.

Alexandra Jaffré, historienne de l’art, expert Art Déco et secrétaire du Comité Gustave Miklos